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Secrets de famille
Faut-il tout dévoiler?

 

À l’ère de la télé-réalité où plus rien ne semble tabou, on pourrait croire que les non-dits et les secrets de famille sont choses du passé. Et pourtant, les zones d’ombre persistent dans les meilleurs foyers. Si certains mystères restent sans conséquences, d’autres pèsent lourd sur nos vies. Au point de menacer notre équilibre ou même celui de nos enfants. Enquête en eaux troubles.

Par Béatrice Richard-Brande

Depuis sa plus tendre enfance, Patricia, 35 ans, a toujours senti qu'un gros malaise entourait les circonstances de sa naissance. Immigrée au Québec très jeune, au début des années 1970, elle a gardé peu de liens avec la France, son pays d'origine. C'est pourtant un proche de là-bas, en visite au Québec, qui lui dévoile le pot aux roses sans même s'en rendre compte, au fil de la conversation: «Tes parents s'aimaient tellement… Tu sais, ton père n'a pas hésité à défroquer lorsque ta mère est devenue enceinte. Même à la fin des années 1960, c'était difficile à avaler, dans un petit village, de voir le curé partir avec une de ses paroissiennes!» Patricia, alors âgée de 20 ans, tombe des nues. Enfin, pas tout à fait…

Une foule de détails l'intriguent en effet depuis longtemps: le grand écart d'âge (plus de 20 ans) entre ses parents, l'impressionnante collection de livres de théologie dans la bibliothèque de son père, l'intérêt marqué de celui-ci pour les affaires religieuses - lui qui ne fréquente pas l'église - et son métier plutôt humble (cuisinier dans une cafétéria) en regard de son immense culture. Et que dire du silence qui entoure la rencontre de ses parents? De leur refus obstiné d'en parler? Ce climat de mystère a toujours gâché ses relations avec eux.

Malgré tout, que croire? Cet ami de passage au Québec dit-il la vérité? Sous le choc, Patricia ne relève pas la remarque de son interlocuteur et fait mine d'être au courant du souvenir qu'il évoque. «Par ailleurs, raconte-t-elle, je me sentais incapable d'affronter mon père ou ma mère sur cette question, car ils ne m'en avaient jamais parlé. Et je ne me sentais pas non plus la force de mener seule ma petite enquête. J'ai donc préféré me dire que tout cela n'était peut-être qu'un mensonge.» Mais sa vie bascule quand même: dès lors, Patricia sombre dans la dépression et abandonne ses projets d'études universitaires.

 

Cachotteries «radioactives»

Il a fallu plusieurs années de thérapie avant que Patricia n'oblige sa mère à lui parler. Un récit qui l'a émue, rassurée... et guérie. «Ma mère avait 20 ans et mon père 42 ans quand ils se sont rencontrés. Elle s'occupait bénévolement des œuvres de la paroisse où il était curé. Mes parents ont résisté plusieurs années à leur attirance réciproque. Maman a même eu un fiancé à l'époque. Mais cet amour interdit a été plus fort que tout. Avant même ma conception, papa avait envisagé de quitter le sacerdoce et entrepris des démarches pour émigrer. C'est à ce moment-là que je me suis annoncée. Mes parents se sont mariés précipitamment, puis se sont retrouvés dans la dèche. Mais ils ont tenu bon et sont venus faire leur vie ici. Au bout du compte, j'ai compris qu'ils avaient voulu me protéger en s'installant ici et en taisant cette affaire.» Aujourd'hui, Patricia a recollé tous les morceaux de son histoire personnelle et a fait la paix avec son passé. Malheureusement, toutes les «victimes» d'un secret de famille ne s'en tirent pas à si bon compte...

Les non-dits peuvent en effet avoir des conséquences catastrophiques et ce, dès le plus jeune âge. «Les plus fréquentes sont la perte de confiance en soi et les troubles d'apprentissage, explique le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron. D'abord, un enfant qui pressent qu'on lui cache quelque chose ne sait pas pour autant de quoi il s'agit. Petit, il imagine souvent le pire et se croit responsable de la souffrance d'un de ses parents. "Comment se fait-il que je ne me sois pas rendu compte d'avoir fait quelque chose de mal? Me cache-t-il des choses parce que je ne suis pas son vrai enfant?" De telles questions vont miner sa confiance en lui-même. Et plus tard, il aura tendance à imaginer que son père ou sa mère a commis un acte tellement honteux qu'on ne peut en parler. Car les enfants ne cachent à leurs parents que ce dont ils ont honte.»

Pour sa part, la psychanalyste Joëlle Desjardins-Simon considère cette dynamique familiale comme une forme de pollution psychique extrêmement grave, qui traverse même les générations. «Ce qu'on qualifie de "secret de famille" fonctionne dans le psychisme humain comme un déchet radioactif, dit-elle. Ce résidu profondément enfoui, silencieux et invisible, peut contaminer à distance et sur plusieurs générations, provoquant des troubles plus ou moins graves - de la phobie au suicide, en passant par l'infécondité ou la toxicomanie -, perturbant et appauvrissant les relations entre l'enfant et ses parents.»

«Je l'observe dans ma pratique, confirme Bertrand Dubé, psychologue et psychothérapeute familial. Si, par exemple, on a toujours caché que le grand-père avait été interné dans un hôpital psychiatrique en racontant qu'il avait été très malade mais sans plus, certains de ses descendants peuvent commencer à manifester des symptômes à l'âge où leur aïeul a été interné. Ils éprouvent alors un certain mal de vivre, deviennent taciturnes ou déprimés. Dans cette famille, la maladie mentale aura fait l'objet d'un tel tabou que les gens se seront sentis obligés de refouler leurs malaises et leurs émotions négatives.»

 

Un squelette dans le placard

En fait, personne n'est à l'abri d'un secret toxique, dont l'un des plus dévastateurs demeure bien sûr l'inceste. Mais tout événement plus ou moins gênant susceptible d'être occulté par la mémoire familiale peut semer la pagaille: la naissance d'un enfant adultérin, le lesbianisme de tante Jeanne, le passé criminel d'oncle Paul, les antécédents psychiatriques de Mamie ou les frasques de Pépère qui jadis engrossa la fille du notaire. «Toutes les familles abritent des secrets, constate le psychanalyste Gilbert Maurey. Petits ou grands, ils ont toujours des conséquences. Leur gravité réside dans l'importance du secret, mais aussi dans l'insistance mise en œuvre pour le préserver.»

Étonnamment, l'inavouable se terre surtout dans les quartiers cossus. «Les secrets sont plus fréquents au sein des familles à hauts revenus, assure Bertrand Dubé. Il y a là plus d'intérêts en jeu et de biens à protéger, une image à sauvegarder. Et les conventions sociales y sont généralement plus rigides.» Le phénomène n'épargne pas non plus les gens célèbres. Des exemples? C'est à l'âge de 20 ans que le poète Louis Aragon apprit que sa sœur aînée était en réalité sa mère; même chose pour l'acteur Jack Nicholson, qui a longtemps cru que sa grand-mère maternelle était sa mère et sa mère, sa sœur.

La nature des non-dits change aussi selon les époques. Ainsi, la naissance d'un enfant hors mariage ne suscite plus - ou rarement - le cataclysme familial qu'il aurait inévitablement provoqué il y a 30 ans à peine. En revanche, de nouveaux secrets émergent, par exemple ceux qui entourent la conception par insémination artificielle avec donneur (IAD). Experte en problèmes liés à la fertilité, la psychologue Danièle Tremblay rencontre régulièrement des parents ayant eu recours à ce procédé pour fonder une famille. «Si je me fie à ma pratique, dit-elle, on a tendance à cacher aux enfants le secret de leur conception, du moins pendant un certain temps. Les parents se promettent de leur révéler la vérité un jour. Ils attendent le moment propice... qu'ils repoussent sans cesse. Entre autres parce qu'ils ont peur de blesser l'enfant et ne savent pas comment s'y prendre.» Pour ceux qui choisissent de garder le secret, la situation n'est guère plus simple. «Ces parents craignent que l'enfant l'apprenne de façon inattendue, par un tiers, ce qui serait effectivement dommageable, estime la psychologue. D'autres ne peuvent plus supporter de vivre dans le secret. Ils sont mal à l'aise de cacher des choses à leur enfant.»

 

Des indices révélateurs

Au fait, pourquoi tant de mystères? «C'est important pour les parents qui veulent donner l'impression d'avoir le contrôle de leur famille, soutient Jacoba Leyenhorst, qui a fait une maîtrise en psychologie sur ce sujet. Cette façade est également importante pour les enfants qui, soucieux de s'intégrer à leur groupe d'amis, ne veulent pas paraître bizarres à leurs yeux.» Le psychologue Bertrand Dubé ajoute que «les secrets sont créés ou gardés pour au moins trois raisons principales: la honte, la peur ou le désir de protéger les êtres chers. Avec, souvent, le résultat contraire...»

En effet, le secret n'a pas besoin d'être révélé pour agir. Capté par l'inconscient, il peut travailler en sourdine dès le plus jeune âge. C'est ce que le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron appelle le «suintement» du secret: «L'être humain est ainsi fait qu'il ne peut pas s'empêcher de mettre en mots, en actes ou en images ce qu'il éprouve», déclare-t-il. Et selon lui, l'enfant saisit pleinement le sens de ces messages. Autrement dit, le détenteur du secret finit toujours par le trahir, consciemment ou inconsciemment. Il commettra des lapsus, s'empêtrera dans des contradictions. L'intonation de sa voix, ses mimiques et sa gêne finiront par créer une atmosphère intrigante et déstabilisante.

Faut-il tout dire pour autant? Pas forcément, car tous les secrets ne sont pas également destructeurs et leur impact demeure subjectif. Ainsi, le dévoilement d'un événement passé peut complètement bouleverser un membre de la famille et laisser les autres indifférents. Par exemple, apprendre que son père avait une double vie brisera peut-être le cœur d'Émilie, tandis que son frère Ludovic n'en sera pas du tout attristé.

 

Quand le chat sort du sac

Pour la psychologue Josée Jacques, la révélation d'un secret doit s'entourer de précautions: «Cela vaut parfois la peine de creuser un problème, mentionne-t-elle. Mais pourquoi soulever plein de poussière si, en bout de ligne, la personne n'est pas prête à la recevoir? C'est dangereux. On voit ainsi des femmes qui évoquent des histoires d'abus ou d'inceste, et qui en restent perturbées jusqu'à la fin de leurs jours. Parfois, rejeter un petit peu de trop-plein dans l'inconscient n'est pas forcément négatif!» Par ailleurs, la levée du secret n'entraîne pas pour autant la guérison automatique du traumatisme. Surtout quand la vérité éclate de façon impromptue. «Les secrets sont souvent liés ou dévoilés à des moments clés de la vie: naissance, mariage, divorce ou décès, rappelle Bertrand Dubé. Or, pour une révélation, cela représente rarement le moment idéal...»

Plus tôt le secret sera dévoilé, moins le traumatisme sera grave, affirme pour sa part Serge Tisseron: «Quand l'événement qui préoccupe le père ou la mère est très douloureux, le mieux est d'en parler au bébé. La question n'est pas de savoir si le bébé comprend ou non - personnellement, je n'en sais rien -, mais c'est un moyen de se familiariser avec l'idée d'en parler à l'enfant. Comme il s'agit d'une démarche difficile, il faut s'entraîner. Puis, au fur et à mesure que l'enfant grandit, il sera amené à poser des questions et les parents seront alors plus à l'aise pour lui répondre parce qu'ils auront abordé le sujet très tôt.»

Mais comment réagir lorsque la révélation nous tombe dessus une fois devenu adulte? «On doit essayer de comprendre ce qui s'est passé en allant aux sources, c'est-à-dire en interrogeant les personnes qui ont gardé le secret, conseille le psychologue Bertrand Dubé. Il faut leur demander pourquoi et dans quelles circonstances le secret a été maintenu, quels sont les enjeux de ce silence. Dans notre jargon, nous appelons cela faire un "génogramme". On reconstitue l'ascendance de la personne sur trois générations, des deux côtés de la famille. On peut ainsi retracer les secrets ou les symptômes qui se transmettent d'une génération à l'autre. Cela permet de se réapproprier son histoire familiale sur des bases saines... et de se reconstruire.»

 

Pour en savoir plus...

Au cœur du secret de famille, Barbara Couvert, éd. Desclée de Brouwer, 2000, 123 p.

Le Poids des secrets de famille, Evan Imber-Black, éd. Robert Laffont, coll. Réponses, 1999, 270 p.

Aïe, mes aïeux!, Anne Ancelin Schützen-Berger, éd. Desclée de Brouwer, 1998, 200 p.

Secrets de famille, mode d’emploi: quand et comment faut-il leur parler?, Serge Tisseron, éd. Marabout, coll. Savoir pratique, 1997, 132 p.

 


Source: www.canoe.qc.ca/artdevivrefamille/dec12_03_secret_a-can.html ...www.lespasseurs.com



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