Les tsunamis qui ont fauché les vies en quelques minutes dans le sud de l’Asie constituent à eux seuls la plus immense catastrophe naturelle des temps « modernes ». La plus vaste aussi, par son étendue géographique : des dizaines de milliers de kilomètres de côtes ont subi l’outrage des eaux et la dévastation humaine. Le « bilan » humain, lui-même, devrait dépasser les 100 000 morts et plus d’un million et demi de sans-abri... Comment quantifier l’ampleur d’une semblable tragédie à l’aube d’un millénaire qui a déjà vu l’explosion d’Internet et qui enfantera, n’en doutons pas, la conquête de Mars ? Est-ce seulement envisageable quand des peurs abstraites et ambivalentes semblaient jusqu’alors occuper tous nos esprits : terrorisme, risques technologiques, effet de serre, OGM ? Est-ce même sérieux quand on ne voit l’avenir qu’à l’aune du « risque zéro » et de l’uniformisation des produits « consommables » ? Les sociétés se complaisent à se faire peur, comme s’il fallait donner du « sens » à nos existences et au sentiment d’exister. Mais là ? Comment réagir et réfléchir face à « l’événement », histoire de ne pas passer à côté de l’essentiel ? Qu’on le veuille ou non, l’impensable raz de marée qui a ravagé le pourtour de l’océan Indien nous révèle aussi l’énormité des déséquilibres sociaux de la planète. Une piqûre de rappel infâme. Comme si ce message universel, par l’absurde, devait avoir valeur d’exemple. Désormais.

La planète est en état d’urgence et ces vagues mortifères qui ont déferlé sur une partie du globe agissent comme un révélateur d’une certaine mondialisation. N’en déplaise aux zélateurs du capitalisme, tout y fait référence. Les populations pauvres. Les habitations de fortune. Les famines existantes ou à venir, comme les épidémies. Et même ces constructions d’hôtels pour touristes, symboles d’une politique de profits immédiats au détriment de la sécurité, allant jusqu’à la disparition systématique des obstacles naturels. Sans parler, évidemment, de l’absence de système d’alerte, alors que d’autres zones disposant d’intérêts économiques importants sont couvertes. Certains affirment que « cela n’aurait fait qu’atténuer les pertes ». Bien sûr. L’idée du « zéro mort » est absurde. Mais qui nous empêchera de ne pas ressentir, malgré tout, un sombre sentiment de révolte face à « l’effacement de l’humain » dans certaines régions de la planète ?

Malgré les progrès scientifiques qui devraient plutôt nous instruire l’espérance, les Terriens sont plus que jamais conscients de leur fragilité. Devant ce désastre, qui suscite une réponse de solidarité que l’ONU qualifie de « plus grande opération de secours humanitaire » depuis sa création, la menace suprême, après l’émotion des images, serait « l’évitement » et l’abandon des promesses. L’urgence est une chose. La reconstruction en est une autre. Le précédent du séisme de Bam nous incite à la prudence : à peine 1 % du milliard de dollars promis à l’Iran a été versé. À quand une autre vision de l’économie « mondialisée » ? À quand une force mondiale d’intervention civile placée sous l’égide de l’ONU et non cette sinistre « coalition » proposée par Bush qui n’aurait d’autre but que de servir ses funestes ambitions unilatérales ?