Le rapport d'étape remis par deux experts, Paul Genty et Gilbert Mouthon, au juge d'instruction Marie-Odile Bertella-Geffroy et que celle-ci a communiqué aux parties civiles le 25 mars, dresse un constat sévère du comportement des autorités de l'époque, et en particulier du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI), alors présidé par le professeur Pierre Pellerin.

"Le SCPRI avait pleinement connaissance du dépassement quelquefois très important des valeurs de la radioactivité", notent les auteurs, qui relèvent aussi que "les cartes qui ont été fournies par le SCPRI sont inexactes dans plusieurs domaines". Ils observent que "le SCPRI n'a visiblement pas restitué toutes les informations qui étaient en sa possession aux autorités décisionnaires ou au public (...). Les risques de contamination ont toujours été niés ainsi que l'irradiation de la population avec, pour conséquence, l'absence de toute prophylaxie et en particulier l'absence d'administration d'iode."

L'accident de Tchernobyl, le 26 avril 1986, avait rejeté dans l'atmosphère de nombreux corps radioactifs, dont l'iode 131. Celui-ci tend à se fixer sur la glande thyroïde, où il peut provoquer un cancer. Un moyen d'éviter ce danger est d'administrer aux populations concernées des pilules d'iode stable, non dangereux, qui, en saturant l'organe, empêchent l'iode 131 de s'y fixer.

VOLONTÉ DE DISSIMULER
D'autres mesures, visant à empêcher de se nourrir de lait et de légumes frais, les premiers contaminés par le dépôt des éléments radioactifs, permettent d'éviter la contamination. Ce type de mesures a été adopté rapidement en 1986 par les voisins de la France, notamment l'Allemagne et l'Italie, mais non par le gouvernement français, alors dirigé par Jacques Chirac.

Après avoir été dénoncé par des contre-experts, notamment la Commission de recherches et d'information indépendantes sur la radioactivité (CRII-Rad), le comportement de l'Etat est mis en cause depuis 2000 par plusieurs plaintes de malades de la thyroïde, qui estiment que leur cancer découle du passage du nuage de Tchernobyl sur la France.

Ces plaintes sont instruites par Marie-Odile Bertella-Geffroy, qui a fait saisir dans plusieurs administrations des documents relatifs aux événements de 1986. Le rapport de MM. Genty et Mouthon découle de l'analyse de ces documents. S'il semble établir la volonté des autorités de dissimuler la réalité des faits, il ne permet pas d'établir un lien de causalité entre cette dissimulation et la maladie. Une expertise épidémiologique, lancée par la juge d'instruction, pourrait permettre d'éclairer ce point.

Me Emmanuel Ludot, conseil d'une partie des plaignants, a écrit au premier ministre, M. Raffarin, pour lui demander d'établir un fonds d'indemnisation des victimes de Tchernobyl, comme cela a été fait dans le passé pour les victimes de l'hormone de croissance.

Hervé Kempf
Article paru dans l'édition du 30.03.05



LIBÉRATION:
Dix-neuf ans après l'explosion de la centrale de Tchernobyl, deux experts indépendants ont rendu la semaine dernière les conclusions préliminaires d'un rapport sur la gestion de la catastrophe par les autorités françaises. D'après eux, les autorités n'ont pas transmis tous les éléments dont elles disposaient. Et quand elles les ont transmis, elles les ont d'abord maquillés. Par exemple, le Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) a eu connaissance de valeurs de radioactivité parfois très élevées après le passage du nuage radioactif sur le pays en avril et mai 1986, et les cartes de relevés qu'il a fournies étaient inexactes.

Impact. S'il est accablant, le rapport ne fait pas vraiment office de scoop, car on sait depuis longtemps que les autorités françaises ont minimisé la catastrophe et son impact pour ne pas effrayer la population d'un pays extrêmement nucléarisé. «Même si nous n'avons pas encore les conclusions finales du rapport, l'expertise démontre l'ampleur de la dissimulation, du maquillage d'informations fait par le gouvernement de l'époque afin de dissimuler à la population la dangerosité de la radioactivité et les conséquences sur la santé publique», affirme Me Ludot, avocat de certains malades de la thyroïde. Il demande dès à présent la mise en place d'un fonds d'indemnisation pour les victimes, estimant que la responsabilité politique est établie. «On n'attend ni un sursaut de morale, ni un aveu des politiques et de ceux qui ont géré l'après-catastrophe.»

Le rapport s'inscrit dans une instruction judiciaire entamée en mars 2001, quand l'Association française des malades de la thyroïde, 51 malades et la Commission de recherches et d'informations indépendantes sur la radio- activité (Criirad), au total près de 500 plaignants, ont déposé une plainte contre X pour défaut de protection des populations contre les retombées radioactives de l'accident. Pour ces parties civiles, les services officiels français ont menti et sous-évalué les contaminations des sols, de l'air et des aliments. En dissimulant des mesures capitales, ils ont failli à protéger la santé de la population française.

Les deux experts, Paul Genty et Gilbert Mouthon, ont épluché un à un les documents saisis en novembre 2001 dans différents ministères et organismes impliqués dans la prévention du risque nucléaire par la juge en charge du dossier, Marie-Odile Bertella-Geffroy. «Dans ces documents, il y a tout et n'importe quoi», signale Roland Desbordes, directeur de la Criirad. «En tout cas beaucoup de choses sans intérêt si l'expertise doit répondre aux questions suivantes : les services de l'Etat disposaient-ils des bonnes informations ? Et ont-ils transmis ces informations aux populations ?» A l'époque, beaucoup de mesures ont été effectuées. Par les centrales d'EDF, mais aussi par les industriels inquiets pour leurs installations.

Valeurs. Malgré tout, il existe peu de valeurs sur la contamination des sols, de la végétation et des aliments. Cette lacune est à l'origine de la naissance de la Criirad qui organise, dès 1986, un réseau de mesures radiologiques indépendant. Dès le début, elle relève des valeurs de radioactivité nettement supérieures à celles des autorités de contrôle. Et, en 2001, elle publie ses propres cartes. Aujourd'hui, l'association attend de recevoir les conclusions des experts pour se prononcer sur le fond. «Contrairement à Me Ludot qui s'agite dans tous les sens, nous ne pouvons pas faire de commentaires car nous souhaitons faire une étude critique de ce rapport que nous n'avons toujours pas reçu. Les arguments des experts doivent être inattaquables.» Aucun doute que des contre-expertises seront exigées.


Sources
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3244,36-632805@51-627770,0.html
http://www.liberation.fr/page.php?Article=285694
http://permanent.nouvelobs.com/societe/20050326.OBS2286.html