On le sait parce qu'il l'a dit : Joseph Ratzinger fut déterminé par deux événements historiques de dimensions distinctes mais, selon lui, porteurs de la même menace totalitaire, le nazisme et la révolte des étudiants allemands de 1968. Contrairement à Jean-Paul II, il n'aura vécu le communisme qu'en spectateur, mais l'idéologie marxiste participe selon lui du même phénomène totalitaire que ce qu'il a subi. L'horreur de Benoît pour le nazisme ne fait aucun doute et n'a pas besoin d'être analysée ; en revanche, son horreur de la révolte étudiante dont il fut victime quand il enseigna la théologie à Tübingen laisse perplexe. Evoquer le totalitarisme à ce propos, n'est-ce pas excessif ? Il est vrai qu'en Allemagne, contrairement à la France, le mouvement étudiant fut violent, avec une composante terroriste ; Joseph Ratzinger, dans le déchaînement des étudiants, crut revoir les jeunesses hitlériennes.

Dans les deux cas, cette jeunesse ne lui parut barbare qu'en raison de son manque d'ancrage moral. Quand la morale disparaît, l'idéologie prend sa place : une sorte de loi physique de l'humanité. Par conséquent, la barbarie, l'idéologie, la violence totalitaire ne pourraient selon Joseph Ratzinger être contenues, combattues que par le réenracinement moral. Or il n'est de morale que de Dieu. Joseph Ratzinger n'est pas un humaniste, il ne considère pas que l'homme seul par son raisonnement laïc et philosophique puisse édifier une moralité. Celle-ci, si elle n'est qu'humaine, ne sera que relative, une affaire d'opinion.

Le combat de Joseph Ratzinger contre la théologie de la libération, contre l'humanisme laïc, les évolutions sacerdotales, les moeurs modernistes, s'inscrit tout entier dans son constat simple : s'il n'y a pas de morale sans absolu, il n'y a pas d'absolu sans Dieu. Jusqu'à ce seuil, nous sommes encore dans l'aire de la philosophie, voire d'une discussion historique à laquelle les non-catholiques, même les non-croyants, pourront participer. Au-delà, la foi seule ordonne : il n'est qu'un seul Dieu, il a parlé aux hommes, Christ est son messie. Cela est non négociable exeunt les non-chrétiens et la plupart des non-catholiques. Puisque Dieu a parlé aux hommes, il suffit de relire les textes qui en témoignent : lire et relire l'Ancien Testament et le Nouveau, tels sont l'alpha et l'oméga du croyant et l'objet de la théologie.

Qu'il soit permis ici une observation relativiste ; le littéralisme ou fondamentalisme de Ratzinger participe de notre époque. Le judaïsme, le protestantisme, l'islam, l'hindouisme sont tous saisis de notre temps, d'une fièvre de retour au texte, sans trop de distanciation. Au relativisme moral, au «tout est permis si Dieu n'existe pas» les religions révélées opposent un «tout est écrit» pour qui sait lire. Pour ceux qui liraient mais de biais, l'oeuvre théologique de Joseph Ratzinger ramène dans le chemin qu'il estime droit.

Si Benoît ressemble à Ratzinger, il ne va donc pas être facile d'être catholique, le troupeau va se disperser plus encore que sous Jean-Paul II. Mais Benoît veut-il beaucoup de catholiques tièdes ou peu de catholiques fermes ? Il restera le noyau dur, suffisant selon Benoît – on le devine – pour que l'Eglise reste l'Eglise, sans se dissoudre dans le siècle. Le dialogue entre Benoît et les autres religions devrait être d'autant plus courtois que l'Eglise selon Benoît témoignera plus qu'elle ne convertira ; dans le monde moderne, ce sont les protestants évangéliques qui attirent la foule à eux. Mais sont-ils encore chrétiens ?

Le monde selon Benoît devrait donc être binaire, sans trop de nuances. D'un côté, il y aura l'Eglise catholique, révélation, incarnation, exigence morale sans transaction possible, négation de toute dérive ou tentation de la chair, de l'esprit et de la parole. De l'autre côté, les athées, les mous et les barbares ; ceux-là, quels que soient leurs différends internes, épouseront le siècle, s'épuiseront en quête d'une morale sans Dieu, ou avec des dieux qui ne seraient pas les bons. Le monde selon Benoît sera dur, mais plus intéressant par la clarté du choix qu'il nous propose.

PAR GUY SORMAN *
[29 avril 2005]

* Essayiste.