«Si l'on m'avait dit il y a vingt-cinq ans que l'obésité, le manque d'activité physique ainsi qu'un régime riche en viande et pauvre en fruits et légumes avaient un effet majeur sur ces deux types de cancer, j'aurais rétorqué que c'était impossible», reconnaît le docteur Elio Riboli, responsable de l'unité nutrition et hormones au Centre international de recherche sur le cancer (Circ) à Lyon qui dépend de l'OMS. Car des années 30 jusqu'à la fin des années 70, on était dans le dogme de la carcinogenèse exclusivement d'origine «chimique».

Mais ces cinq dernières années, un changement de paradigme s'est fait jour, à la suite des premiers résultats des grandes études prospectives de population baptisées Epic (pour European Prospective Investigation into Cancer and Nutrition) initiées par l'équipe d'Elio Riboli qui viennent de révéler des résultats surprenants en matière de cancer.

521 000 individus de 35 à 70 ans appartenant à dix pays du nord au sud de l'Europe, les uns amateurs de beurre et de viandes grasses, les autres de légumes et d'huile d'olive ont été suivis très attentivement depuis le début des années 90, tant au niveau de leur mode de vie que de leur alimentation dans le cadre de cette gigantesque enquête Epic, qui a nécessité de très gros moyens (mis en oeuvre quinze ans avant que l'Union européenne ne se décide à la financer), ainsi qu'une infinie patience. Epic, c'est aussi la première grande étude au monde couplée à des prélèvements de sang et d'ADN stockés dans des banques biologiques (à moins 196°) en vue d'analyses génétiques ultérieures.

Au final, depuis 1993, 28 000 cas de cancers ont été détectés chez ces 521 000 personnes. Pour tenter de repérer d'éventuels facteurs prédictifs, l'équipe de Riboli a intégré toute une série de facteurs : portant sur la nutrition, le rapport poids/taille mais aussi le mode de vie et l'environnement sans oublier les variables génétiques susceptibles d'expliquer l'apparition de certains cancers.

Ces recherches font suite à des constatations empiriques. Alors que les Japonais et les Japonaises, adeptes d'un régime riche en poisson et très pauvre en graisses saturées et en sucreries, restaient très minces et développaient très peu de cancer du sein et du côlon dans leur pays, une fois émigrés aux États-Unis, en l'espace d'une génération, ils ont été à leur tour victimes d'obésité et de cancer du sein et du côlon. D'où l'idée de l'étude Epic de rechercher des facteurs liés à un changement d'alimentation et de mode de vie pour expliquer l'apparition de ces nouvelles maladies.

Dans le domaine du cancer du côlon, le troisième cancer le plus fréquent au niveau mondial, les résultats de l'enquête Epic sont assez significatifs. «Le fait de doubler le total des aliments à base de fibres (céréales ou fruits et légumes) pourrait réduire la survenue d'une telle affection de 40% dans les populations ayant une alimentation pauvre en fibres», affirme le docteur Teresa Norat du Circ. «En revanche, plusieurs études prospectives ont montré que des régimes riches en viandes rouges et en produits élaborés à base de porcs (saucisses, jambons, bacon) augmentent le risque.» Car ces viandes rouges et ces saucisses cuites produisent des amines hétérocycliques, connues pour être des agents cancérigènes pour le côlon et le rectum. A l'inverse des poissons et des volailles cuites.

Toujours d'après cette étude Epic, un manque d'activité physique et un excès de graisse abdominale sont aussi des facteurs favorisant ce type de tumeurs alors qu'un régime riche en poisson semblerait protecteur. D'autres études épidémiolgiques comparant des régimes à l'occidentale riches en graisses animales à des régimes végétariens montrent que ce cancer est un peu moins fréquent dans ce deuxième régime, d'après les analyses réalisées par Tim Key, un épidémiologiste d'Oxford.

Mais au-delà des liens entre obésité, déséquilibre alimentaire et apparition facilitée de certains types de cancer, une chose est sûre, l'épidémie d'obésité et de diabète gras qui s'abat sur nos sociétés surnourries mais mal nourries doit absolument être enrayée par des mesures politiques prises au plus haut niveau. «Six facteurs de risque sur sept de décès prématurés sont liés à l'alimentation et à un manque d'activité physique», a souligné Wilfried Kamphausen de la Direction générale de la santé et de la protection des consommateurs auprès de la Commission européenne. «Et il est désormais prouvé qu'il est possible d'éviter 80% des maladies cardio-vasculaires, 90% des diabètes de type II et un tiers des cancers en changeant de style de vie, en consommant beaucoup de fruits et légumes et en luttant contre la sédentarité.»

Mais il reste encore beaucoup à faire au niveau européen en matière de politique urbaine pour faciliter l'exercice physique, d'information des adultes pour diversifier l'alimentation et d'éducation à la santé en direction des plus jeunes.

Rome : de notre envoyée spéciale Catherine Petitnicolas
[26 mai 2005]
Sciences & Santé