Quand Le code Da Vinci nous fait marcher
mardi 31 mai 2005 : Général : #490
«Où a été tuée la nonne ?» L'homme était sérieux. Le curé, exaspéré. Ce n'était visiblement pas la première fois que le père Paul Roumanet, qui officie à l'église Saint-Sulpice, se faisait poser la question ! Un ami américain l'avait d'ailleurs prévenu quelques mois plus tôt : Da Vinci Code de Dan Brown allait lui causer des problèmes.
Summer Allman, guide pour Paris International VIP Services qui organise des visites «Da Vinci Code Paris», a été témoin de l'anecdote. Elle a senti l'exaspération du religieux. Elle avait goûté au même genre de médecine il y a trois ans quand des touristes qu'elle guidait ont sorti une liste de questions. Plusieurs concernaient le Louvre et certaines de ses toiles. D'autres, le château de Villette, en banlieue parisienne. D'autres encore, l'église Saint-Sulpice, dans le 6e arrondissement - où le Marquis de Sade et Charles Baudelaire ont été baptisés et Victor Hugo, marié.
«Je ne comprenais pas. Ils ne croyaient pas du tout à mes réponses, comme si je cherchais à leur cacher quelque chose», fait la guide. Elle a vite compris que ces interrogations faisaient suite à la lecture d'un roman. Elle l'a donc lu. Comme le père Roumanet. Qui admet combien Dan Brown possède l'art de raconter une histoire, mais déplore que les gens prennent ainsi la fiction pour de la réalité. Même son de cloche chez Summer Allman : «J'ai trouvé le roman très efficace, mais bourré d'inexactitudes- intéressantes à explorer.»
C'est donc sur un ton à la fois critique et sympathique qu'elle guide des touristes - en majorité, des anglophones qui viennent de Grande-Bretagne et des États-Unis mais aussi d'Australie, de Nouvelle-Zélande et du Canada - sur les traces des personnages du Da Vinci Code, qui s'est jusqu'à présent vendu à plus de 20 millions d'exemplaires. La demande est donc là, très grande. «Un an et demi après la sortie du roman, des compagnies ont commencé à faire des visites guidées sur ce thème.»
Cela ne rend pas heureux le père Roumanet et les fidèles de l'église Saint-Sulpice. Mais d'autres ont pris le parti de profiter de cette manne. La direction du Louvre, par exemple, qui avait vu sa clientèle américaine chuter après le 11 septembre 2001 et le déclenchement de la guerre en Irak. «Ils ont finalement décidé de tirer profit de cet engouement et organisent même des visites Da Vinci Code dans le musée. Après tout, ça leur amène des visiteurs !» fait Summer Allman. Et ça leur en amènera plus encore dès le printemps 2006. Tourné en partie au Louvre au mois de juillet, le film tiré du roman - mettant en vedette Tom Hanks et Audrey Tautou, et réalisé par Ron Howard - prendra alors l'affiche. C'est là, croit-on chez Paris International, que commencera la véritable folie, «touristiquement» parlant.
Mais pourquoi se contenter du «par procuration »? Il n'est pas très compliqué, à l'occasion d'un séjour à Paris, de se prendre au jeu et d'aller sur les lieux du crime. Histoire de voir combien le Da Vinci Code peut nous faire... marcher !
1. LA GRANDE GALERIE DU LOUVRE
Le roman
«Langdon se trouvait à l'entrée de la Grande Galerie, dont la voûte en berceau vitrée disparaissait dans l'obscurité. () Elle mesurait 500 mètres. Sa largeur était tout aussi impressionnante. On aurait pu y loger deux trains côte à côte.»
La réalité
La description est assez exacte, mais le plancher dont la marquetterie est étoilée se trouve dans une autre salle. De plus, les toilettes d'où s'échapperont les héros du roman, Robert Langdon et Sophie Neveu, n'ont pas de fenêtre. Quant au «bureau» attribué à Jacques Saunière, conservateur du Louvre, il occupe l'emplacement de la salle 4 du premier étage, où sont accrochées des toiles fascinantes : il faut observer, dans les représentations de crucifixion et de chemin de croix, le rôle prépondérant que les artistes ont fait jouer non à Marie, mais à la femme en rouge - couleur attribuée à Marie-Madeleine. Fascinant, quand on pense aux théories avancées dans le livre.
2. LE TABLEAU DU CARAVAGE
Le roman
Jacques Saunière court dans la Grande Galerie pour tenter d'échapper à l'homme qui veut le tuer : «Le vieillard de 76 ans saisit à deux mains le premier tableau qui se présenta sur sa droite, un Caravage, et tira dessus. Le grand cadre se décrocha de sa cimaise.»
La réalité
Dan Brown ne mentionne pas le titre du tableau que décroche Jacques Saunière. Mais dans la version illustré du livre, publiée avec l'accord du romancier, on trouve une photo de La Mort de la Vierge. Une toile qui fait 3,69 sur 2,45 m. Et qui, avec son cadre, pèse la bagatelle de 450 kg. Un athlète, que ce septuagénaire !
3
L'ÉGLISE SAINT-SULPICE
Le roman
Le meurtrier de Jacques Saunière s'y rend, croyant y trouver la clé de voûte que désire son maître. Cette église est «construite sur les ruines d'un ancien temple dédié à la déesse Isis. () Enchâssée dans le sol de granit, une fine baguette de laiton poli luisait entre les pierres grises. La Rose Ligne. Elle montait ensuite à la verticale, à l'assaut d'un obélisque égyptien», formant «un instrument d'astronomie païen, le gnomon.»
La réalité
Le curé de Saint-Sulpice a placé des panneaux explicatifs afin de remettre certaines pendules à l'heure. Ainsi, près du gnomon astronomique, on peut lire : «La réglette de laiton dans le sol de cette église fait partie d'un instrument scientifique établi ici au 18e siècle en vue de mesurer certains paramètres de l'orbite de la terre autour du soleil. Contrairement aux allégations fantaisistes contenu dans un récent roman à succès, cette "ligne méridienne" n'est pas un vestige d'un temple païen. On ne l'a jamais appelée "rose-ligne". Quant aux lettres P et S sur les fenêtres aux deux extrémités du transept, elle se réfèrent à Saint-Pierre et à Saint-Sulpice, les deux patrons de l'église, et non à un Prieuré de Sion parfaitement imaginaire.»
4. LE RITZ
Le roman
«Robert Langdon émergea difficilement de son sommeil. (...) Il cligna des yeux en découvrant les murs décorés de fresques, la somptueuse décoration Renaissance et les fauteuils Louis XVI en bois doré entourant son énorme lit d'acajou en baldaquin.»
La réalité
Il est étonnant qu'un professeur d'université descende au Ritz, dont la chambre la moins chère coûte 610 euros la nuit. Une véritable institution qui a accueilli Proust, Hemingway, Coco Chanel et, aujourd'hui, la plupart des grands de ce monde qui passent par Paris. La place Vendôme, sur laquelle il donne, est squattée par les fans et les paparazzis, d'où la vigilance (parfois agressive) de ses portiers!
5. LE TRAJET entre le Ritz et le Louvre
Le roman
Robert Langdon est amené au Louvre afin d'apporter ses lumières quant aux circonstances entourant le meurtre de Jacques Saunière. «Arrivée au début de l'avenue de l'Opéra, la voiture descendit la rue de Rohan, ignora le feu rouge de la rue de Rivoli, et franchit le guichet du Louvre. L'arc du Carrousel se dressait à droite devant eux.»
La réalité
Elle ressemble à la fiction lorsqu'elle est traduite en français. En version originale, les policiers semblent faire faire un tour de ville à Langdon - pour finalement passer sous le Carrousel du Louvre. Pour cela, il faut remonter une volée d'une vingtaine de marches. Puissantes, les Citroën !
6. LA PYRAMIDE DU LOUVRE
Le roman
«À la demande explicite de François Mitterrand, la pyramide comptait exactement 666 losanges de verre (...) - chiffre traditionnellement associé à Satan.»
La réalité
Peu importe comment on compte les facettes de ladite pyramide, il est impossible d'arriver à 666. Le chiffre le plus souvent avancé serait 698. On parle aussi parfois de 789, en hommage à la Révolution française de 1789. Pour en avoir le coeur net (!), on peut toujours s'installer dans la cour du Louvre et se livrer à un (re)comptage.
7. LA GARE SAINT-LAZARE
Le roman
Robert Langdon et Sophie Neveu veulent faire croire à leurs poursuivants qu'ils quittent Paris et, pour cela, achètent deux billets de train pour Caen. «Le hall de la gare Saint-Lazare ressemblait à celui de toutes les gares d'Europe. Une caverne ouverte aux vents»
La réalité
Dans la version originale, Dan Brown leur fait prendre des billets pour Lille, ce qui est impossible : on part pour Lille de la gare du Nord. La SNCF aurait d'ailleurs intenté un procès au romancier à cause de cette erreur! Cela a toutefois été corrigé en français.
8. LA BANQUE ZURICHOISE DE DÉPÔT
Le roman
Les indices laissés par Jacques Saunière poussent Robert Langdon et Sophie Neveu vers le 24, rue de Longchamp. «C'était un bâtiment moderne, une citadelle trapue et anguleuse, dont le haut de la façade était décoré d'une unique croix grecque en tubes de néon rouge, surmontant l'inscription : Banque zurichoise de dépôt.»
La réalité
Oups! À l'adresse dite se trouve un commerce désaffecté, coincé entre un immeuble à appartements et un salon de coiffure. Trois portes plus loin, c'est le Bureau d'information touristique du Cameroun.
9. LE CHÂTEAU DE VILLETTE
Le roman
Robert Langdon entraîne Sophie Neveu chez Leigh Teabing, historien de la monarchie britannique et propriétaire du «château de Villette, à quelques kilomètres de Meulan».
La réalité
Ce manoir - qui se trouve à une demi-heure de Paris en direction de Versailles - appartient à une Américaine qui doit sûrement considérer Dan Brown comme son meilleur ami ! Autrefois loué pour des mariages, banquets et séminaires, l'endroit est aussi l'hôte maintenant, à prix d'or, de semaines Da Vinci Code.
10. LES MÉDAILLONS ARAGO
Le roman
Sur un trottoir de la rue Richelieu, Robert Langdon voit «un disque de bronze d'une dizaine de centimètres de diamètre (...) gravé de deux lettres : N et S. Il avait lu que 135 médaillons (...) matérialisaient l'axe du premier méridien de Paris. (...) Il avait découvert la signification sacrée de cet ancien chemin.»
La réalité
Il y a en effet 135 médaillons, et ils marquent bel et bien le trajet du méridien de Paris - qui a été calculé par un physicien nommé Arago. C'est pour célébrer le 200e anniversaire de naissance d'Arago, en 1986, que l'artiste Jan Dibbits les a incrustés ici et là dans les trottoirs de la ville et même dans les planchers du Louvre. On est loin de toute signification sacrée. Quant à l'ancien chemin, il est ainsi marqué depuis moins de 10 ans.
11. LA PYRAMIDE INVERSÉE DU LOUVRE
Le roman
Dans les dernières pages du roman, Robert Langdon est frappé par une illumination. Ce qui le mène dans la cour du Louvre où «plongeant dans la terre comme un gouffre de cristal, sous son couvercle translucide entouré de verdure, s'ouvrait la pyramide inversée dont la pointe de diamant traversait la galerie du Carrousel.»
La réalité
Des millions de touristes voient cette pyramide, mais de l'intérieur. Robert Langdon, lui, la contemple de l'extérieur. Alors ? Elle est bien là où l'indique Dan Brown, au coeur du rond-point du Carrousel et de bosquets touffus.
Sonia Sarfati
La Presse
Paris

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