Le Dalai-Lama fauteur de paix
dimanche 28 août 2005 : Spiritualité : #651
Le sait-il lui-même, le Dalaï-lama, combien de voyages à travers le monde a-t-il accomplis depuis qu'il a été contraint de prendre le chemin de l'exil dans le sillage de la sanglante répression du soulèvement populaire contre l'occupant chinois en 1959 ? Toujours est-il que ses déplacements se sont multipliés et ses séjours loin de Dharamsala, son refuge indien, se sont allongés, surtout depuis le prix Nobel de 1989. Mais le plus notable, peut-être, c'est d'observer l'accueil que lui réservent des publics plus nombreux, plus divers, plus attentifs, où que ce soit sur tous les continents.

Et même si certains esprits chagrins ronchonnent en comparant ces rencontres à des « événements de star », il suffit souvent de s'y rendre en curieux pour s'apercevoir très vite que bien autre chose est en jeu. Car au-delà du phénomène, indéniable, de succès populaire qui frappe d'emblée par son ampleur se perçoit l'écho d'une interrogation à propos et du personnage, et de son pays – le Tibet, et de ce qu'ils représentent aux yeux de l'opinion.
Le plus surprenant peut-être – mais c'est un fait maintes fois constaté – c'est l'étonnement que suscite, parmi ceux qui la découvrent soudain, la popularité du chef temporel et spirituel du Tibet. Certes, politiciens et hommes d'affaires de tout poil s'efforcent trop souvent d'ignorer son aspect d'homme d'Etat en exil pour ne s'accommoder bruyamment que de la facette spirituelle de celui qu'on appelle « Océan de Sagesse ». La modestie souriante du moine facilite la pirouette, sans toutefois qu'il ne soit dupe, et son dernier voyage européen en a témoigné à sa manière, de façon à la fois contradictoire ou cocasse selon l'angle de vision adopté.
Afin d'illustrer le côté irrécusable de l'écoute populaire, il suffit de mentionner les milliers de personnes venues l'entendre lors de rencontres publiques à Wiesbaden en Allemagne, à Rimini en Italie ou à Zurich en Suisse – comme naguère en Croatie, en Slovénie, en Autriche, en Suède, en Norvège, au Mexique, et j'en passe. Partout la même attention chaleureuse, le même vif intérêt pour des paroles de paix et d'harmonie, la même exigence de liberté pour le Tibet et les Tibétains. Et de la part du dalaï-lama, la même inlassable générosité du partage, la même patiente présence, la même ouverture à l'autre dans l'effort du cheminement commun vers une société moins conflictuelle, mieux en accord avec elle-même.
En marge de ces rencontres publiques, le Dalaï-lama a mis à profit son voyage européen pour participer à quelques réunions à caractère plus spécifique, notamment à Rimini et Bolzano où il a abordé le thème de l'éthique dans le monde des affaires à l'heure de la globalisation, ou encore à Zurich où il a pris part à un colloque scientifique consacré aux neurosciences. Et comme il est invité à prononcer une allocution sur le sujet à un congrès international devant réunir des milliers de spécialistes en novembre prochain à Washington, certains membres de cette honorable communauté s'en sont émus et font circuler, arguant de « la rigueur scientifique », une pétition s'inquiétant d'un éventuel amalgame entre science et religion. Le sel de cette petite histoire, c'est qu'à l'origine de ce noble geste de probité intellectuelle se trouve un respectable chercheur de l'université de Chicago portant le joli nom de Yi Rao, suivi par une poignée de marionnettes du régime chinois.
Pour en revenir au récent séjour européen du Dalaï-lama, quelques détails sont révélateurs de l'ambiance politique prévalant ici ou là. En Hesse, la réception a été officielle, solennelle, et le Prix de la paix lui a été remis au Parlement du land. En Emilie Romagne, l'accueil s'est déroulé à l'italienne, dans une chaleur estivale qui n'a en rien refroidi la bonne humeur contagieuse, dans la grande salle d'honneur de la municipalité de Rimini en présence des autorités de la région et de la ville dont le Dalaï-lama est citoyen d'honneur depuis 1994. Et devant les drapeaux italien, tibétain et européen montant fièrement la garde à côté de l'estrade officielle.
Plus prudent et bien entendu au nom de la traditionnelle neutralité helvétique, le maire de Zurich qui à l'automne dernier se déclarait honoré de recevoir l'hôte de passage avait « oublié » à l'époque que la venue en Suisse du Dalaï-lama coïncidait avec ses vacances : il a donc préféré se faire représenter par la chef de la police locale. Il est vrai que sa ville est jumelée avec Kunming et que ses amis chinois avaient entre-temps donné de la voix… Quant au gouvernement suisse, vacances obligent, seul le ministre de l'intérieur, chargé notamment des affaires culturelles, s'est déplacé pour rencontrer le Dalaï-lama, entre deux portes et deux séances du colloque scientifique de l'Institut polytechnique zurichois, consacré (simple coïncidence ?) à un thème de circonstance : « peur et anxiété ».
Et pendant ce temps, comme par hasard, début août, un porte-parole chinois réaffirmait lors d'un point de presse à Lhassa que le Dalaï-lama devait reconnaître la souveraineté chinoise sur le Tibet avant d'être autorisé à rentrer chez lui. Quelques jours auparavant, Louis de Broissia, président du groupe d'information sur le Tibet au Sénat, avait déposé une proposition afin que la France reconnaisse le gouvernement tibétain en exil si aucun accord n'intervient d'ici à 2008, c'est-à-dire avant les JO de Pékin. Et aux Etats-Unis, du 30 juillet au 13 août, s'est déroulée une marche pour l'indépendance du Tibet, de Boston à l'ambassade de Chine à New York ; en tête du cortège se trouvait Palden Gyatso, entouré d'une soixantaine de marcheurs, dont quelques Taïwanais…
Et toujours pendant ce temps, si des milliers de pèlerins se sont retrouvés selon la tradition à Lhassa pour le Shoton, dit ‘festival du yaourt', les autorités chinoises s'inquiètent d'un subit engouement en Chine pour cette contrée lointaine et étrange, sinon étrangère : à tel point que des touristes chinois au Tibet brûlent de l'encens devant les statues du Bouddha, voire commencent à s'intéresser aux us et coutumes de ce peuple qu'on leur avait dit barbare. « Le monde change – dit le Dalaï-lama – la Chine est grande et prend sa place dans la communauté internationale. Mais le monde est encore plus grand que la Chine et peut l'encourager à l'ouverture pour trouver une solution viable au problème tibétain…

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