Une planète où des agents baraqués doivent parfois se mettre à deux pour attacher sur un lit un enfant aux bras gros comme des allumettes. Sur cette planète, il arrive que les bébés hurlent seuls pendant des heures aux côtés d'une mère morte d'une overdose. Il arrive que les pères tentent de noyer leurs enfants, les grands-mères, de prostituer leur petit-fils.

J'ai vécu à Cité des prairies pendant cinq semaines. Cité, comme on l'appelle familièrement, c'est le bout de la ligne de la protection de l'enfance, le terminus. Là où se retrouvent les enfants dont plus personne ne veut. Horriblement battus, abusés par leurs parents, ils ont été retirés de leur foyer. Familles d'accueil, foyers de groupe, ils ont épuisé toute les ressources plus «légères» de la Direction de la protection de la jeunesse. Et se sont retrouvés à Cité, en «encadrement intensif». Une façon polie de décrire la vie derrière des portes verrouillées et de grandes clôtures, qui se déroule à une cadence quasi-militaire.

Cité, c'est une autre planète dont vous ne soupçonnez pas l'existence. Une planète de détresse, mais aussi de dévouement. De don de soi. D'éducateurs qui se défoncent pour transcender le cadre carcéral dans lequel ils doivent travailler. Un soir de canicule, ils improvisent un ciné-parc dans la cour, à grands renforts de rallonges pour la télé. Le vendredi, ils font des brownies avec leurs «ti-loups». Ils préparent pendant des mois un voyage de pêche, pour amener ces enfants du bitume, qui n'ont jamais vu une épinette de leur vie, taquiner la truite dans les brumes de l'aube. Ils passent des heures à peindre des feuilles au pochoir dans le local des «garçons» pour que ça ressemble, un tout petit peu, à une maison. Ils parlent avec eux, ils jouent avec eux, essayant patiemment de combler des précipices de douleur.

Car prendre soin de ces enfants qui n'ont jamais été aimés n'est pas chose facile. Si vous vous approchez trop de leur coeur, ils vous mordent parfois comme des chiens sauvages. Craignant d'être à nouveau trahis par l'adulte, ils préfèrent, de leur propre initiative, trancher ce nouveau lien. Il faut être un orfèvre délicat, un sculpteur minutieux, pour les faire cheminer vers un certain équilibre. Pour quelques moments de grâce, les déboires sont innombrables. La plupart de ces enfants tournent depuis des années dans les ressources de la DPJ : plus de la moitié ont été placés avant l'âge de cinq ans. Lorsque vous leur demandez d'où ils viennent, ils ne disent pas Montréal, ou Laval, mais récitent une liste interminable «d'unités» des centres jeunesse. Et aussi tordu que cela puisse paraître, certains finissent par prendre racine dans ce bunker rébarbatif qu'est Cité des prairies.

Ma rencontre avec Julien a été l'un des plus grands chocs de mon passage à Cité des prairies. Assise sur un banc, je regardais les jeunes de toutes les unités participer aux Olympiades. Un jeune ange blond s'assoit à mes côtés. Boucles dorées, yeux de lacs des Rocheuses. Il fait beaucoup moins que ses quinze ans. Sourire irrésistible. Enthousiasme juvénile. Un charmeur.

Pourquoi diable était-il à Cité?

La réponse, que je suis allée chercher, m'a sonnée pendant quelques jours. Julien, le jeune garçon que toute maman voudrait ramener chez elle, est un prédateur sexuel. Qui aime les garçons. Très jeunes. À Cité, sous aucun prétexte, on ne doit le laisser être en contact avec de plus jeunes que lui. Il prend sa douche seul : c'est écrit en grosses lettres capitales dans le bureau des éducateurs. Je l'ai aperçu, quelques fois, qui lançait des regards d'invite explicite aux petits de Cité, ceux qui ont l'air de n'avoir que dix ou onze ans.

Tout petit, Julien a lui aussi rencontré un monsieur qui aimait les enfants. Second d'une famille de trois garçons, tous de pères différents, le dernier ami de maman a mis, tour à tour, les trois enfants dans son lit. Il a encouragé les relations sexuelles entre eux. Alors vous comprenez, dans la tête de Julien, c'est normal d'aimer les enfants. Il les aime, lui aussi. Il ne veut pas leur faire de mal : il les désire, c'est tout.

Julien vit, et vivra probablement toute sa vie, avec cette pulsion qui est aussi forte que celle d'un alcoolique pour un verre de gin. Il est l'exemple parfait de «l'agresseur séducteur», un gentil jeune homme qui deviendra probablement un charmant monsieur. Dont personne ne se méfiera. Croyez-moi sur parole.

Patrick, lui, est un artiste. Il peint, il compose des chansons. S'il avait eu une enfance normale, son talent l'aurait probablement mené loin. Mais voilà, Patrick n'est pas né dans une famille normale. Son père criminel a passé le plus clair de sa vie en prison. Pour sa mère, il était un animal en peluche, une poupée, dont il n'était pas vraiment nécessaire de s'occuper. Une chose qu'on pouvait utiliser à sa guise, comme, par exemple, lorsque les fins de mois devenaient dures. Alors, maman vendait les «services» de son petit garçon à des messieurs qui entraient, puis sortaient de son appartement. En laissant de l'argent sur la table.

Des années de ce régime ont creusé chez Patrick un puits sans fonds, un vide intérieur dont on peut se demander s'il se remplira jamais. Patrick est vivant, dans toute la sève de ses seize ans, mais dans ses yeux noirs, il n'y a plus rien. En fait, il n'y a plus rien depuis presque onze ans. Depuis que sa maman lui a joyeusement annoncé qu'elle avait acheté une nouvelle maison et qu'on allait, de ce pas, la visiter. La nouvelle maison était en réalité un foyer de groupe de la DPJ et maman, sa maman bien imparfaite, mais la seule qu'il avait, est partie pour toujours. Patrick s'est retrouvé, à cinq ans, tout seul dans une maison pleine d'éducateurs et d'autres enfants aussi poqués que lui.

«J'ai pleuré», raconte-t-il sobrement. Ce qu'il ne dit pas, c'est qu'il pleure encore. Il ne verse plus de larmes, mais il se sabote lui-même. Arrivé à douze ans et demi à Cité des prairies, Patrick devrait en être parti depuis longtemps. Mais à chaque fois qu'un transfert était négocié vers un centre moins fermé, prélude à une vie plus normale, Patrick se sabordait immédiatement. Tentatives de suicide, fugues, vols. Il a avalé des piles, s'est tailladé les veines avec des vis. Tout ce que vous pouvez imaginer.

Car Patrick ne peut pas supporter de réussir, ni d'ailleurs de s'attacher à qui que ce soit. Trop dangereux : et si cette personne finissait, elle aussi, par l'abandonner? Patrick cherche donc, par tous les moyens, à éviter d'aimer. Et c'est probablement ce qu'il cherchera toute sa vie.

La vie sur le plancher

Lorsque je l'ai rencontré pour la première fois, Jean-Simon m'a semblé être l'exemple du jeune réhabilité par son passage dans le réseau de la DPJ. Dans quelques mois, il prévoyait quitter Cité pour un appartement supervisé. Il m'a montré son trousseau, amoureusement acquis morceau par morceau au Dollarama. Dans sa petite chambre, c'était Noël en juin. J'ai été très émue. Deux semaines plus tard, Jean-Simon-le-bon-garçon a voulu défoncer le crâne d'un éducateur à coups de poings.

L'exemple de Jean-Simon est typique de la clientèle de Cité: en apparence les «garçons» sont généralement bien gentils. Mais en réalité, ces enfants sont l'équivalent, dans les services sociaux, des «grands brûlés» qu'on garde dans des chambres aseptisées des hôpitaux. Certains peuvent déraper en un clin d'oeil. C'est pour cela qu'ils se retrouvent sous le coup d'une mesure d'exception, «l'encadrement intensif».

Cité des prairies est une ancienne prison et ça paraît, le long de ses interminables couloirs verdâtres. Ils débouchent cependant sur des «unités», plus sympathiques, où vivent douze garçons. Car il n'y a que des garçons dans ce centre. D'autres, ailleurs à Montréal, sont exclusivement réservés aux filles.

Cent cinquante-quatre garçons, donc, tous mineurs. Un tiers d'entre eux sont de vrais délinquants, qu'on appelle les jeunes contrevenants. Meurtriers, violeurs, voleurs. Ils ont leurs quartiers bien à eux, même à la cafétéria. Ces jeunes criminels sont totalement isolés de la centaine de garçons en «protection», qui sont ici sous la tutelle de la DPJ. Ce sont d'eux dont nous parlerons maintenant.

Les unités, milieux de vie de ces jeunes de 12 à 17 ans, c'est «le plancher» dans le langage des éducateurs. Un salon équipé d'une télé, une cuisine, une grande table où les jeunes prennent leur petit déjeuner en bougonnant. Un poste, au milieu, est le refuge des éducateurs. Tout au long d'un petit corridor, ou en haut d'une mezzanine, les chambres des jeunes. Minuscules. Étouffantes dans la moiteur de l'été. Un lit, une chaise, parfois une étagère. Évidemment, les chambres sont verrouillées. Comme absolument tout à Cité des prairies.

Dans chaque unité, une porte s'ouvre sur l'extérieur. En apparence, on peut évoluer assez librement dans ces grandes cours où on retrouve des terrains de basket, une patinoire. Certains cultivent un potager, d'autres des rosiers. Mais le regard est rapidement limité, au loin, par ces hautes clôtures de quatre mètres. Ne sort pas qui veut d'ici.

Et on ne fait pas non plus ce qu'on veut ici. La vie sur le plancher est un ballet complexe et subtil, où chaque regard, chaque geste est scruté par les éducateurs. La salle de bains est le lieu le plus délicat : c'est l'unique endroit où les jeunes sont seuls. «C'est la place des règlements de compte», lance Patrice Fombelle, éducateur. Passages de drogue. Avances sexuelles. C'est pourquoi les jeunes y sont tenus au silence.

À mon arrivée, Jean-Simon m'avait avertie : «on n'est pas à La Ronde ici». C'est le moins qu'on puisse dire. L'horaire est strict, la discipline, militaire. Même les pauses-cigarettes sont établies et minutées. Lever : 7h30. Dix minutes pour s'habiller et se donner un coup de peigne. Tout le monde se retrouve pour le déjeuner. Qu'est-ce qu'on mange? C'est écrit sur le frigo. «Un verre de lait ou de jus. Quatre rôties ou deux bols de céréales». Après, c'est l'heure des pilules de toutes les couleurs, bien rangées dans des dosettes au nom des jeunes. La majorité d'entre eux sont médicamentés, et certains pas qu'un peu : hyperactivité, dépression, psychoses, schizophrénie.

Ensuite, certains jeunes vont à l'école, d'autres sont en formation dans divers ateliers. Le soir venu, pas question de s'écraser devant la télé : chaque soirée a son programme.

Depuis quelques années, cependant, ce cadre de vie rigide s'est assoupli sous l'impulsion d'éducateurs dynamiques. À force d'entêtement, ils ont permis aux jeunes de faire des activités autrefois inimaginables. Lors de mon séjour, l'éducateur Michel Brière avait passé plusieurs semaines à organiser une grande olympiade. Un événement inédit. Pendant un avant-midi, les jeunes se sont défoncés. Le soleil était radieux, les sourires, éclatants. Aucun incident malheureux n'est survenu : on se serait cru dans la cour de n'importe quelle polyvalente de Montréal.

Quelques jours plus tard, une sortie à Arbraska, un parcours d'hébertisme suspendu à des arbres, avait été organisée par le même éducateur. Jordi Dufour, intervenant à Cité depuis douze ans, n'avait jamais vu ça. «Avant, ce type de sorties ne se faisait pas», raconte-t-il. «Les gars ne sont plus les mêmes dans un contexte comme celui-ci». Et comment. Je me souviendrai toujours de William, 14 ans, «placé» depuis l'âge de neuf mois, qui traînait son mal de vivre sous de grands pantalons et d'immenses chemises. À Cité des prairies, rien ne semblait l'intéresser, hormis la prochaine pause-cigarette. Le même garçon, suspendu avec un harnais dans les arbres, s'est métamorphosé. «Eh, la journaliste! Regarde-moi!». Vêtu de son improbable accoutrement, il bondissait de branche en branche. Juché dans un arbre à cinq mètres du sol, ce fugueur invétéré avait enfin retrouvé un semblant de liberté.

 

Katia Gagnon
La Presse

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