En novembre 1996, les chefs d'État de 186 pays, réunis à Rome pour le Sommet mondial de l'alimentation, se sont enga­gés à réduire de moitié le nombre de gens chroniquement sous-alimentés, soit alors 8]5 millions de personnes, d'ici 2015. Mais les dernières statistiques montrent clairement que la lutte contre la faim n'a encore enregistré aucun progrès.

L'aide alimentaire internationale, ins­tituée en 1954, est à ce jour l'outil de lutte contre ]a pauvreté le plus publicisé, par­ticulièrement dans les pays du Sud, où des millions de tonnes de nourriture sont acheminées chaque année. Pourtant, ce système d'aide, axé sur le dumping des excédents céréaliers des pays en dévelop­pement, a favorisé le commerce et les intérêts de la politique étrangère des pays donateurs, aux dépens des affamés.

La libéralisation de l'agriculture, autre outil promu pour lutter contre ]a pauvreté et la faim dans le monde en développe­ment a, en réalité, aggravé l'insécurité alimentaire dans ces pays. Les États ont dû cesser d'intervenir dans le secteur agricole, et supprimer des mécanismes comme les caisses de péréquation, qui assuraient un contrôle des prix et permet­taient aux gouvernements d'acheter aux fermiers des produits agricoles destinés à être remis sur le marché en cas de mau­vaise récolte.

L'abolition du contrôle des prix a con­duit à la volatilité des prix des aliments, générant un impact négatif à la fois sur les consommateurs et sur les produc­teurs. Ainsi, la famine qui sévit actuelle­ment au Niger résulte moins d'une mau­vaise récolte (la dernière récolte n'était que de 12 pour cent inférieure à la récolte exceptionnelle de 2003) que de l'action des commerçants privés, qui stockent les produits alimentaires, rendant ainsi la nourriture inabordable pour les plus pauvres.

L'ouverture des marchés, associée à l'aide alimentaire en nature, a inondé les pays en développement de produits agri­coles, vendus par les pays développés à un prix inférieur à leur coût de production (selon le principe du dumping). Cette si­tuation a aggravé la crise agraire dans les pays en développement, dont l'excédent commercial agroalimentaire d'un milliard de dollars en 1970 est devenu un déficit de II milliards en 2001, transformant les pays en développement en importateurs majeurs de nourriture et détruisant les moyens de subsistance de nombreuses petites familles agricoles.

Un effort pour éviter le dumping agri­cole, associé à la crainte du déplacement des importations*, a conduit l'OMC (l'Or­ganisation mondiale du commerce), orga­nisme de commerce international qui pré­conise la libéralisation de l'agriculture, à accroître la pression internationale en faveur du renforcement des pratiques en matière d'aide alimentaire.

* Le déplacement des importations (souvent d'un pays en développement et en provenance d'un pays développé) survient lorsque l'aide alimen­taire d'un pays développé à un pays en dévelop­pement (pays récepteur) nuit aux exportations d'autres pays (souvent voisins du pays récepteur et eux-mêmes en développement) parce qu'elle comble momentanément les besoins du pays ré­cepteur de produits jusqu 'alors importés de ces pays voisins.

Dans une étude menée cette année, Food Aid or Food Sovereignty .-. Ending Wor/d Hunger in Our Time (L'aide ali­mentaire ou la souveraineté alimentaire: Éradiquer la faim dans le monde main­tenant), l'Oakland Institute conclut que cette position néglige deux éléments fondamentaux. Premièrement, le commer­ce agricole est largement dominé par les pays développés et quelques pays en développement tels que le Brésil et l'Afrique du Sud, lesquels subissent le contrecoup du déplacement des impor­tations, Deuxièmement, un commerce agri­cole en expansion contrôlé par les indus­tries agricoles internationales et les méga fermiers ne procurera pas l'accès au mar­ché et ne bénéficiera pas aux pays les plus pauvres et à ses petits fermiers.

La faim dans le monde sera de nou­veau à l'ordre du jour à la conférence ministérielle de l'OMC de décembre 2005 à Hong Kong, L'OMC, en tant qu'agence chargée de réglementer l'aide alimentaire, n'abordera pas ]e problème de la faim dans le monde et se mettra au service des intérêts des pays concurrents exporta­teurs de produits alimentaires. De plus, les pays développés font pression sur les pays en développement pour qu'ils abolissent leurs tarifs douaniers et ou­vrent leurs marchés à un dumping accru de produits agricoles de la part des cartels agroalimentaires. Toute réduction addi­tionnelle des tarifs chez les pays en déve­loppement, le seul instrument qu'ils pos­sèdent pour protéger les fermiers qui ne jouissent d'aucun subside pour contre­carrer les effets des bas prix des produits de base, générerait encore plus de faim et de misère. Par exemple, l'Inde a réduit ses droits de douane de presque 65 pour cent par rapport à ceux appliqués en 1990­1991, et subit le contrecoup des prix mondialement à la baisse. Patrie de quel­que 221,1 millions de gens souffrant d'in­sécurité alimentaire, l'Inde fait face à un taux de suicide anormalement élevé parmi les fermiers, et la National Sample Sur­vey Organisation (l'Organisation natio­nale d'enquête par sondage) rapporte que 48,6 pour cent des 90 millions de ménages agricoles sont prisonniers du piège de la dette.

Ce dont la population affamée a vrai­ment besoin, c'est d'un renforcement des mécanismes qui garantissent le droit de l'homme à la nourriture. Cela exigerait que l'on appuie les politiques nationales qui protègent et rétablissent les moyens de subsistance des petits fermiers et accroissent la disponibilité nationale de nourriture.

Tout bien considéré, les exemples de crises alimentaires partout dans le monde prouvent clairement que les politiques qui aident les pays à développer leur propre secteur agricole et soutiennent leurs pe­tits fermiers nourrissent davantage de gens à long terme. (© IPS)

Partage international, No 208 , décembre 2005