Le choc des générations
mardi 22 janvier 2008 : Général : #2115
Un fossé s'installe
Quel héritage les baby-boomers laissent-ils aux générations X et Y? Les jeunes réussiront-ils à prendre leur place? Autant de questions qui s'imposent, au moment où le Québec vit une «cassure» entre les générations, selon des experts.Le Journal de Montréal publiera dès lundi les résultats d'un sondage TVA-Le Journal-98,5 FM-Canoë- 24 heures sur le fossé qui sépare les baby-boomers et les jeunes. Il s'agit de la plus vaste enquête jamais réalisée sur le sujet.
«On entend souvent des critiques contre les jeunes, mais c'est anecdotique. Pour la première fois, on a la possibilité de savoir vraiment ce que les gens pensent tout bas des autres générations», dit Christian Bourque, vice-président de la recherche chez Léger Marketing.
Alors que les sondages sont généralement réalisés avec environ 1000 répondants, plus de 5000 personnes ont été interrogées dans le cadre de cette enquête sans précédent.
En raison du large échantillon, la marge d'erreur est donc extrêmement faible, soit à peine 1,39%, 19 fois sur 20.
Grands enjeux
Politesse, valeurs, individualisme, autonomie, ouverture d'esprit: tous les grands enjeux seront sur la table.
Les baby-boomers et les jeunes partagent certainement des valeurs différentes. Mais jusqu'à quel point le fossé est-il profond?
«En ce moment, il y a une cassure entre les jeunes et les boomers parce que les X et les Y ont besoin de se définir», analyse Marc Pistorio, psychologue et médiateur.
Marcel Fournier, professeur au département de sociologie de l'Université de Montréal, constate lui aussi une certaine rupture.
«Il y a moins de conflits sur les valeurs, mais il y a une réelle frustration des jeunes envers les baby-boomers encore présents sur la scène du travail et sur la scène publique», estime le spécialiste.
Cette opinion est partagée par Jean-Patrick Brady, un jeune de la génération Y, président de la Fédération étudiante universitaire du Québec.
«Il y a un fossé entre les dirigeants politiques baby-boomers et les jeunes», dit-il.
«Les deux générations partagent des valeurs différentes», souligne Carole Lemay, éditrice d'un site Web destiné aux baby-boomers.
Fracture nécessaire
La fracture qui existe entre les jeunes et les boomers n'est pas unique. Chaque génération veut se distancer des valeurs de ses parents pour prendre sa place dans la société, explique Marcel Fournier.
Amour libre, consommation de drogues, abandon de la religion et adoption de l'union de fait, «les baby-boomers eux-mêmes sont issus d'un conflit de générations», fait remarquer l'expert.
«Chaque génération se voit en opposition avec la génération précédente. Les jeunes de 20 ans voient leurs parents de 50-60 ans comme des vieux», dit-il.
Le questionnaire complet est en ligne, en format pdf. En y répondant, vous serez en mesure de comparer vos réponses avec celles de milliers de répondants, qui seront révélées lundi dans le Journal, à TVA, sur Canoë et au 98,5 FM.
Jean-Philippe Pineault
Le Journal de Montréal
L'échec des boomers
Les générations X et Y critiquent l'héritage de leurs aînés. Planète polluée, dette gouvernementale, État trop gros et inefficace: les jeunes croient que les problèmes du Québec sont la faute des baby-boomers, selon les résultats d'une enquête sans précédent.
Les gens nés juste après la Deuxième Guerre mondiale avaient peut-être de bonnes intentions, mais ils ont raté la cible, affirme la nouvelle génération dans un sondage effectué pour le compte du Journal, de TVA, du 98,5 FM, de Canoë et du 24 heures.
«Les boomers avaient la prétention de changer le monde, mais ils n'ont pas réussi, selon les jeunes. C'est assez dur comme jugement. C'est un peu l'échec de leurs parents», affirme Christian Bourque, vice-président de la recherche chez Léger Marketing.
Ils critiquent le bilan
Les premiers résultats de notre enquête publiés hier révélaient que les boomers attaquaient directement les qualités individuelles des jeunes, les jugeant égoïstes, individualistes et paresseux.
Les critiques des générations Xet Y visent, quant à elles, davantage le legs des baby-boomers, affirme M. Bourque. «Les jeunes ne regardent pas les personnes, mais leur bilan», dit le sondeur.
Ce legs des boomers explique pourquoi les jeunes n'ont d'autre choix que d'être sensibles aux problèmes environnementaux et économiques, croit l'humoriste et animateur Jean-François Baril, lui-même de la génération X.
«Les boomers ont fait leur gros possible. Mais quand t'es proche du gouffre, ça aide à être plus sensibilisé», ironise-t-il.
Pollution et dettes
La pollution et les dettes du Québec sont les deux reproches majeurs que font les nouvelles générations aux baby-boomers. Trois jeunes sur quatre sont frustrés de recevoir une planète fragilisée et un État gros, inefficace et endetté.
«Les boomers ont été trop gourmands. Les jeunes ont raison d'être inquiets. On leur laisse un monde dans un moins bon état que celui qu'on a reçu», affirme Arthur Sandborn, porte-parole de Greenpeace et lui-même boomer.
Marc Pistorio, psychologue et médiateur, ne s'étonne pas que les jeunes tirent à boulets rouges sur les réalisations de leurs parents.
juger le avant et le après plutôt que d'avoir le réflexe de regarder ce qui peut être fait au présent", dit-il.
Méthodologie: Ce sondage a été réalisé par la firme Léger Marketing auprès de 5002 Québécois pouvant s'exprimer en français ou en anglais. Les entrevues ont été réalisées en ligne du 9 au 15 janvier 2008. Les résultats publiés aujourd'hui proviennent d'un échantillon limité aux jeunes (2 684 répondants). La marge d'erreur pour cet échantillonnage est d'environ 1,9%, 19 fois sur 20.
Jean-Philippe Pineault
Le Journal de Montréal
Les boomers critiqués
Ils n'ont qu'eux à blâmer
Les baby-boomers n'ont qu'eux à blâmer s'ils n'aiment pas l'image que leurs enfants leur renvoient, soutiennent deux politicologues.Les baby-boomers trouvent en majorité que les jeunes d'aujourd'hui sont «impolis, égoïstes et paresseux», révélait hier le sondage «Le Choc des générations» du Journal. Aujourd'hui, c'est au tour des jeunes de reprocher aux boomers de leur laisser des perspectives d'avenir peu reluisantes.
Christian Dufour
Selon Christian Dufour, politicologue à l'École nationale d'administration publique, tout ça équivaut à un aveu d'échec des baby- boomers.
«Ce sont eux qui ont élevé la nouvelle génération, relève-t-il. S'ils sont si durs envers leurs enfants, c'est peut-être parce qu'il y a un transfert de valeurs qui ne s'est pas fait ou qu'on a refusé de faire. Bref, ils y sont pour quelque chose.»
Le politicologue comprend par ailleurs la frustration des jeunes. «On ne peut pas accuser les jeunes d'être égoïstes à ce point-là, affirme-t-il. Qu'est-ce qu'on lègue comme génération? Une société endettée, alors que nous, on a beaucoup joui d'une ère de prospérité exceptionnelle. Alors reprocher aux jeunes d'être jouisseurs... oui et non, hein?»
Jean-Herman Guay
Jean-Herman Guay, politicologue à l'Université de Sherbrooke, croit que l'individualisme des jeunes s'explique par le fait que beaucoup d'entre eux sont enfants uniques et aussi par l'échec retentissant des grands idéaux des années 1960 et 1970. «On peut les comprendre d'être sceptiques face aux élans collectifs: un jeune de 20 ans n'a vécu que dans une société qui a valorisé le refus de s'engager», souligne-t-il. C'est d'ailleurs cette prise de conscience des contradictions des baby-boomers - «sur la taille de l'État, les limites du syndicalisme, les conséquences sur la dette du sky is the limit des années 1970, entre autres» - qui a provoqué l'éveil d'un sentiment politique et social plus conservateur au Québec, croit M. Guay.
«Quelque chose de constructif va peut-être émerger de cet individualisme, à moins que ce ne soit qu'une étape vers d'autres projets collectifs», conclut-il.
Mathieu Boivin
Le Journal de Montréal

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