Dès ma première journée à Irún, je rencontre deux pèlerines françaises ayant de l'expérience sur le chemin. Par chance, sinon je me serais perdue à de maintes reprises. Puis l'idée d'abandonner m'est souvent venue à l'esprit. Surtout la journée où nous avons monté à 500 mètres. On se levait à 6hrs pour arriver le plus tôt possible à l'auberge. Chaque soir le mal changeait de place, mollet, cuisse, hanche, pied. J'ai par la suite rencontré deux autres Français où là on a réellement vécu le chemin, on se levait tard, prenaient de longues pauses, profitant de la vie. Ensuite j'ai marché avec une Allemande. Mais les gens ne font pas tous le chemin au complet, c'est le temps qui l'empêche. Je me suis donc retrouvée seule lorsqu'il me restait 1/3 de mon parcours. J'ai marché 27 km sur la carratera pour me rendre à Oviedo, me dépêchant, ce qui m'a causé une grosse ampoule au talon qui s'est infecté. Repos forcé, car impossibilité de mettre ma botte. Le chemin est parfois cruel, mais la providence est toujours présente. J'ai rencontré des Espagnols merveilleux avec qui j'ai complété ma route. Le dernier matin, il me restait 20 km. On ne marchait pas, on courrait presque Miguel et moi! Ça nous a pris 3 h 30 pour arriver à la cathédrale! Moi qui normalement marchais à une vitesse de 4km/h. Ce 20 juillet, il est passé vite. Retrouvailles avec d'autres pèlerins, messe, dîner à la casa Manolo, téléphoner ma famille, acheter des souvenirs, manger la tarta de Santiago.

Le lendemain, c'est le retour en train pendant onze heures jusqu'à Irún. Puis le retour à Montréal en avion. J'ai ressenti de la tristesse durant mon retour. J'avais l'impression d'avoir laissé mon cœur à Santiago. Je raconte mon voyage à mes amis et à ma famille. Mais ils ne comprennent pas ce que j'ai vécu. Pour eux, ce n'est qu'un petit voyage de touriste. J'étais une pèlerine, moi, une vraie, qui se lève le matin pour marcher plus ou moins 20 km, qui doit demander mon chemin dans certains endroits, qui doit suivre les flèches jaunes et les coquilles, qui espère que dans le prochain petit village il y aura une fontaine, qui doit trouver l'albergue, qui dort en compagnie d'inconnus qui deviendront tes meilleurs amis, mais dont tu ignoreras si tu les verras le lendemain. J'ai vu la mer, les forêts, les champs, les montagnes. J'ai connu la pluie forte, le ciel sans nuage, la douce brise, le vent glacial. Des chiens m'ont couru après, des chats sont venus se frotter à moi, des papillons me sont rentrés dedans, des limaces et des escargots m'ont fait rigoler, des lézards m'ont apeurée dans le silence du matin, des maringouins m'ont piqué, des abeilles dans les fleurs m'ont fait marcher plus vite, des vaches m'ont barré la route.

Pendant six semaines j'étais seule sur le chemin du Nord. Seule, car chaque jour était une épreuve personnelle à surmonter. Mais accompagné par les autres pèlerins aussi qui viennent de partout, qui parle des langues étrangères, mais qui ont marché sur le même chemin et ont transpiré aux mêmes endroits, avec qui j'ai partagé la même toilette et le même repas le soir.

J'ignore si j'y retournerai un jour. Le Chemin du Nord a été trop difficile. J'ai eu beaucoup de chance, car on rencontrait parfois des gens qui nous donnaient des raccourcis. J'ai eu le droit à une paella le jour de la St-Jean et à un morceau de gâteau à ma fête. Si je refais le même chemin, je sens que je vais tenter de revivre la même chose. Je préfère garder mes souvenirs intacts. Pour l'instant, le Camino francés ne m'intéresse pas du tout. Trop occupé, trop commercial. Je me suis contenté d'être 10 personnes à l'auberge, d'avoir le " choix " de faire 15 ou 40 km pour la prochaine auberge, d'arriver et de trouver les clés sur la porte, de n'avoir pas d'eau chaude ou pas d'oreiller. Le chemin de St-Jacques, c'est apprécier ce qu'on nous offre. C'est remercier chaque jour la vie pour la belle nature, pour le toit le soir et l'eau à boire le jour.

La vie n'a pas changé, moi oui. J'ai hâte que mes amis fassent le voyage pour qu'enfin on me comprenne. D'ici ce temps, je continue d'être une pèlerine de la vie…


Carole Gagnon
26 juillet 2007



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